Fluid Territory : Entretien avec Golnaz Behrouznia

À l’occasion de l’exposition de cette première phase du projet Fluid Territory présentée à l’espace Jean Roger Caussimon, l’artiste Golnaz Behrouznia nous parle en détails de cette oeuvre dans un entretien du journaliste Laurent Catala.

Fluid Territory : La Genèse

Qu’est-ce qui vous conduit à la réalisation de ce projet spécifique ?


« J’ai une fascination pour le vivant et ses différentes facettes, pour son inventivité et sa capacité à s’adapter en permanence à ses multiples environnements. J’ai toujours été éblouie par les formes sociétales, les écosystèmes et les stratégies d’existence déployées par les insectes au sein de la classification phylogénétique. Mais un des éléments qui m’a le plus motivée à imaginer ce projet, et à opter pour son axe conducteur mêlant fascination et répulsion, a été bien sûr la grande peur que j’avais dans mon enfance des grandes blattes qui trouvait refuge dans les habitations en Iran, mon pays d’origine.

Au tout départ, le nom du projet était Nymphal, car je partais sur l’axe de métamorphose chez les insectes. Après m’être penchée sur la question des insectes sociaux, j’ai changé de direction, et pris une direction portant davantage sur cette idée de collusion entre l’humain et ces insectes soit-disant ravageurs. « 

 

Pourquoi la colonie de termites ? Qu’ont-elles de particulier qui a attiré votre attention ?


« J’ai choisi les termites leur organisation unique, leur sens du collectif et leur architecture extrêmement bien pensée me fascine.

Ces insectes sociaux suscitent autant chez nous une profonde peur qu’une grande admiration, selon le contexte. Les termites jouent un rôle crucial dans les écosystèmes naturels, notamment en décomposant la matière organique morte, en recyclant les nutriments dans le sol, et en fertilisant les près et les forêts. Leur fonction écologique vitale est désormais de mieux en mieux reconnue, dans le contexte de sensibilisation environnementale d’aujourd’hui.
Fluid Territory proposera donc une expérience sensible et énigmatique, permettant de revisiter la relation de l’homme au vivant par le prisme de notre sentiment et de nos réflexes de répulsion, qui vont de pair avec notre fascination pour les insectes. »

 

Pouvez-vous nous présenter le prototype du projet en tant que « super organisme » inspiré par ces termites ? 

« Le prototype se présente comme un corps géant composé de multiples organes en connexion. Ce corps prolifère sur des structures géométriques et métalliques qui évoquent des reliquats d’architecture humaine.  Le dispositif est à la fois inspiré de la faune entomologique, et animé par des mécanismes technologiques et des programmes informatiques.

Ce faisant, ce « super-organisme » entretient l’équivoque de sa provenance : est-ce un corps naturel ou fantasmé ? Un être artificiel ou organique ? En l’occurrence, on peut dire qu’il s’agit d’un corps/réseau, aux membranes fragmentées à l’échelle d’un territoire donné, celui de l’espace d’exposition qu’il intègre.

Ce corps/réseau affirme l’unité de son entité grâce aux comportements coordonnés de ses différents organes. Il crée ainsi comme une sorte de paysage au sein de l’espace : une colonie d’organes, car ce seul corps reprend en fait les organes des différents membres de la colonie de termites qu’il incarne à lui seul. « 

Au-delà de la forme plastique de ce réseau/corps, l’activité de l’organisme va produire des sonorités organiques et mécaniques. Pouvez-vous les décrire l’effet recherché ?

« Tout à fait, ce seront des rythmes sonores qui sembleront être codés comme des «langages», des éléments de communication, et qui se feront entendre par intervalles au sein de l’espace. Mais ces dimensions sonores seront travaillées en phase 2.

Dans cette phase 1, nous nous concentrons sur l’écriture sommaire des moteurs et des lumières qui illustrent cette idée de rencontre et de présence d’un autre peuple. » 

 

Fluid Territory : organes et connexion

Pourquoi crée un corps fragmenté en plusieurs organes ? 

« Beaucoup d’insectes ont une apparence qui peut sembler étrange pour l’homme : des corps en segments, leurs antennes, leurs pattes nombreuses, leur exosquelette dur et brillant, leurs texture, le toucher collant ou velu. La peur des mues ou des larves est fréquente chez les humains. Leurs rapports à la décomposition nous dégoûte. Leurs mouvements rapides et imprévisibles nous dérangent. Leurs irruptions nous déplaisent. Culturellement, nous les avons souvent associés à des symboles ou des mythes maléfiques, alors même qu’ils sont très importants pour le bon fonctionnement de la chaîne du vivant et la survie des écosystèmes terrestres.


Mon idée de fabriquer ce super organisme fait de membranes fragmentés, part de l’idée de créer une rencontre avec ce « peuple », car les termites incarnent une première forme de civilisation sur Terre, avec une organisation très structurée où chaque individu a une activité spécifique.   C’est une véritable machine organique que je recrée ici. Une machine en partie respirante et lumineuse, en partie conçue en épidermes translucides ou transpirants, ce qui témoigne d’une activité complexe »

 

Quels sont les différents organes de ce corps mouvant dont vous nous parliez en début d’entretien ? 

« Nous avons tout d’abord l’organe de défense, dont les éléments s’inspirent des mandibules des soldats termites qui protègent la cité. Pour les concevoir, nous avons travaillé avec le souffleur de verre Frédéric Alary, de la verrerie d’Art de Soisy-sur-École, afin de développer des premières formes épurées en verre soufflé. 

Puis viens la nurserie, ce sont des éléments figés, rétroéclairés qui jouent des variations de la lumière entre le verre soufflé, la fibre et les tissus. Chez les termites, plusieurs galeries et étages au sein de leurs cités sont consacrés aux œufs, aux larves et aux nymphes. J’ai travaillé sur cellules ovales opaques et translucides en verre soufflé, en développant des formes ayant un intérêt plastique et soulignant cette dimension de prolifération et de fécondation de masse.

L’organe de l’essaimage consiste en des éléments figés, fait de lumière et de tissus translucides et léger.  L’essaimage permet l’apparition des ailes, l’envol et la prolifération vers un ailleurs . 

Cet organe va de pair avec l’organe reproducteur : un élément lumineux, disposant d’un mouvement de respiration, et qui joue donc de la variation de lumière à travers le silicone translucide.

Il interprète la reine termite ou le couple royal, organe reproducteur de la colonie, qui est à la fois l’entité et l’organe le plus étonnant d’une colonie de termites. La reine a un abdomen hypertrophié qui la rend sa taille jusqu’à cent fois plus grosse qu’une termite normale. Elle pond en permanence, et les vagues que dessinent son corps la rendent parfois plus proche du monde des animaux vertébrés que de celui des insectes. L’élément est constitué d’une membrane en silicone de forme larvaire qui s’anime avec des mécanismes robotiques. 

Nous avons aussi produit cette membrane en deux tailles différentes : les petites tailles renvoient a l’organe digestif de la colonie, incarné par les castes d’ouvriers responsables de la nourriture.

Enfin, nous avons les organes sensoriels émetteur et récepteur 

L’organe émetteur a été conçu en s’inspirant des antennes des ouvriers. Sa forme longue et segmentée part du sol et monte jusqu’à 80cm. Elle a été réalisée par impression 3D en plusieurs pièces, et offre un mouvement ondulatoire délicat qu’on perçoit par moment, pouvant se référer autant à une antenne d’insecte qu’à un serpent ou une queue de scorpion. 

L’organe récepteur,  est l’équivalent du précédent mais dispose de sencilles, les outils de captation pour la termite. Il a été conçu avec une coque en résine et des gros cils animés. Il s’agit là d’une membrane translucide arrondie d’où s’échappent trois cils mous en noir opaque. Pour cette phase de prototypage, j’ai donc travaillé sur deux éléments organiques d’émission et de réception s’inspirant des antennes sur la tête, et des sensilles sur les pattes qui leur permettent de recevoir des données de leur environnement. »

 

Comment avez-vous travaillé et réfléchi à la connexion de ces différents organes ?

« L’ensemble  « vit » au travers des activités lumineuses, mais aussi des forces électriques et thermiques qui l’anime. Le programme informatique de Fluid Territory définit un répertoire de base : un alphabet comportemental sensible et esthétique, liant le son, la lumière et le mouvement. C’est pour cela que la structure de l’œuvre est pensée à la fois comme un nid, mais aussi comme une forme architecturale qui émerge dans l’espace d’exposition.

Fluid Territory, comme tout système vivant, évolue au cours du déroulé de l’expérience comme le font des comportements en temps réel. Des comportements de super-organisme qui reflètent ainsi plusieurs états à différents moments : des comportements de son métabolisme général, des comportements d’agitation, d’accélération ou de repos/ralentissement de ses activités. »

Fluid Territory et le devenir animal

Le principe du « devenir animal » est au coeur de votre oeuvre, pourriez-vous clarifier ce concept ?

« Le « devenir-animal »  est une notion centrale de la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Elle désigne un processus par lequel un individu dépasse son statut d’humain pour entrer dans un état de métamorphose, de transformation, en relation avec le monde animal. Ce devenir n’est pas une imitation ou une identification à un animal spécifique, mais un mouvement d’échappement des codes et structures rigides qui définissent l’humain dans les cadres sociaux, culturels et psychiques. Ce concept s’inscrit dans une perspective anti-essentialiste, où les frontières entre les espèces et les catégories sont abolies au profit d’un réseau de relations dynamiques et de connexions multiples.

Le « Devenir-animal », c’est s’ouvrir à une multiplicité et explorer de nouvelles façons d’être et de percevoir, en dehors des hiérarchies et des classifications. »  

 

En quoi articulez vous ce principe avec Fluid Territory ? 

« L’idée portée par Gilles Deleuze et Félix Guattari à travers ce concept de « devenir-animal » ou de retérritorialisation par la fluidité se rapportent au principe que l’artiste ou le chaman peuvent nous aider à sortir de notre cadre étroit d’humain.

L’idée est de se sentir à nouveau « animal », de se reconnecter avec les autres formes vivantes de la nature, et de ressentir leurs forces pour se reconnecter avec elles. Fluid Territory est en ce sens l’idée de la rencontre de deux peuples, de deux civilisation à travers la confrontation de deux espèces : l’espèce humaine et l’espèce insectoïde. »

 

Il y a également une filiation dans ce rapport au vivant en général, et aux insectes en particulier avec vos travaux précédent. De quel ordre est-il ? 


« Mes pièces ont souvent traduit un très fort intérêt pour le milieu naturel. Depuis plusieurs années, je développe des projets artistiques qui questionnent le vivant sous diverses formes, comme l’installation Lumina Fiction #2, qui présentait un environnement immersif autour d’une fiction biologique. 

J’aime fabriquer des mondes autonomes ou spéculatifs dans lesquels on peut s’immerger. C’est le cas avec mes installations Dissimilarium 0.2, Lumia Fiction, ou même à travers la performance ElectroAnima.

J’aime aussi le jeu spéculatif qui consister à scénographier une dimension de mise à distance donnant ce côté muséographique, ce côté « étude de la chose » que l’on retrouve dans plusieurs de mes dispositifs.  Dans la pièce Dissimilarium, il y avait déjà cette envie de mondes « autres », hybrides et futuristes, se projetant à l’échelle d’îlots interconnectés reliés à des datas cosmiques, et révélant des mondes imaginables à travers des lumières et des sons génératifs.

Introduire un principe de mouvement est l’un des grands éléments nouveaux de la pièce Fluid Territory par rapport à mes travaux précédents car c’est la meilleure manière d’appréhender cette entité, à la fois machine et colonie.  Ce projet est comme une suite de cette démarche, où la proposition plastique s’alimente du monde entomologique et de notre relation avec lui. »

Fluid Territory : dispositifs techniques

Quelles ont été les étapes techniques de réalisation de ce projet  au cours de la phase 1 ? Quelles ont été vos difficultés ?

« Il y a eu plusieurs étapes successives et simultanées : le travail sur les matériaux (verre soufflé, résine, silicone, textile translucide, impression 3D…) ; la conception d’un espace et d’une scénographie qui font sens pour le projet ;  le développement de comportements lumineux rudimentaires et de mouvements robotiques.

Chacune des étapes effectuées ont été compliquées. Pour l’instant, l’écriture des lumières et des moteurs reste basique. Le travail des sculptures robotisées a aussi été un défi technique, car il a fallu trouver les bons matériaux pour le volume des pièces, et les bons mécanismes et systèmes pour les mouvements. 

Pour la scénographie du dispositif, le travail de Rémi Boulnois a été très précieux. Il a mis en place tout le système informatique et les jeux de lumières. L’aide de Thierry Turgault, qui a bénévolement développé avec nous tous les mécanismes robotique du projet, a été aussi précieuse. Les réalisations en silicone ont également été une grande aventure. Mais la suite du projet et la phase 2 de développement s’annonce tout autant trépidante. »

 

Qu’en est-il du comportement autonome du dispositif tel que décrit dans les intentions du projet ?

« Pour l’instant, son écriture est encore basique. Il y a une centralisation et une synchronisation, un programme central qui déclenche différentes phases. La notion de comportement autonome est très éloignée d’un principe d’intelligence artificielle. Il s’agit d’avantage de la projection que fait le visiteur sur ce peuple, et sur la production de sensations empathiques et répulsives.

Il y a  quelque chose de l’ordre du fantasme, de la projection et de la philosophie des relations inter-espèce, de la question d’autrui. »

Sur le plan scénographique, comment avez-vous réfléchi à l’intégration de cet organisme dans l’espace d’exposition ? 

« L’oeuvre est  tout à fait modulable. Ce prototype a été conçu à une échelle bien plus petite que la taille finale souhaitée. Et la version ultérieure sera donc pensée comme une excroissance de ce corps/organisme unique : quelque chose de plus grand, de plus fragmenté et plus impressionnant en terme d’occupation de l’espace, comme un archipel ou une cité qui se mettrait en place. »

Fluid Territory : La suite ?

Quelles sont les prochaines étapes de développement du dispositif ?

« Les étapes suivantes consisteront surtout à réaliser l’écriture des langages. Le travail sur le son, la lumière générale et les comportements restent encore à développer. La taille finale sera bien plus grande, même si cela restera largement modulable. 

D’autres étapes arriveront ensuite, comme l’intégration d’autres lumières et mouvements robotiques, de sons, de vapeurs, d’odeurs, de flaques de liquides gélatineux.. »

Y a-t-il des choses dont vous savez déjà que vous les ferez différemment dans les phases de réalisation suivantes ?

« Pour commencer, nous devons changer le software pour le comportement des lumières car il n’est pas idéal pour les synchronisations. Nous devons également imaginer différemment l’ancrage des structures afin de mieux visualiser ce décor/architecture dans l’espace de l’exposition. 

Nous devons ensuite travailler sur une prolifération plus importante de l’organe nurserie « de choses en devenir », menaçantes et proliférantes. Enfin, certains mécanismes mouvants doivent être revus pour pouvoir fonctionner plus longtemps pendant les expositions. »

 

6/ Pour finir, seriez-vous désireuse d’inscrire Fluid Territory dans une approche encore plus conceptualisée et narrative, en lien avec les futurs grands paradigmes de notre monde moderne : le transhumanisme, la mutation des espèces…  ?

« J’aimerais en effet développer cette idée de projeter des fictions narratives sur et autour de l’oeuvre. Il y a plein de logiques narratives à imaginer autour de cet organisme. Des éléments de communication, avec peut-être chaque heure, l’émission d’un signal récurrent, qui pourrait évoluer selon une logique de rythme et de temps avec leur comportement. La question du territoire et de l’invasion est au cœur du projet et il pourrait être intéressant que cela dépasse l’espace limité de l’exposition. »

 

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